Baba Dioum, coordinateur général de la conférence des ministres de l’Agriculture de l’Afrique de l’Ouest et du Centre
Baba Dioum, coordinateur général de la conférence des ministres de l’Agriculture de l’Afrique de l’Ouest et du Centre
« L’agriculture peut être le levier de l’intégration régionale »
Un marché régional africain ! Cela est bien possible par le biais de l’agriculture, laquelle,
en dehors de son rôle économique, constitue aussi un important facteur d’intégration.
Dans cet entretien, le coordinateur général de la conférence des ministres de l’Agriculture
de l’Afrique de l’Ouest et du Centre, M. Baba Dioum, revient sur l’importance à accorder
au secteur dont les acteurs ont besoin d’être mieux impliqués dans la définition et la mise
en oeuvre des politiques agricoles.
L’agriculture est l’une des activités économiques qui a jalonné la vie des populations
lesquelles ont cherché d’abord à échanger et par la suite à commercialiser. Parce que la
production est liée au commerce et il faut que l’on rappelle tous les paradigmes de
développement. Ces aspects ont été laissés de côté dans un premier temps pour se
focaliser essentiellement sur le caractère social de l’agriculture. Alors que la technologie
et la production avancent dans un marché de plus en plus ouvert. Il faut que l’agriculture
joue son rôle économique fondamentalement basé sur cette activité. Laquelle nous paraît
être aussi un important levier d’intégration. Parce que si l’on considère les régions du
point de vue éco-géographique on trouve des complémentarités favorisant l’échange
entre les pays sur la base de leurs produits agricoles. Deuxième chose, les objectifs
affichés sur la sécurité alimentaire, la lutte contre la pauvreté, passeront par les
échanges et le commerce de ces produits. Et les autres secteurs, l’industrie et le
commerce ont pour fondement les produits agricoles. Si nous sommes d’accord sur cela,
l’agriculture peut être le levier de l’intégration, mais à condition d’utiliser ses
complémentarités et favoriser l’échange en développant un véritable marché de produits
agricoles. Il est donc nécessaire de repenser le rôle de l’agriculture dans son rôle
d’intégration. Sur le plan commercial, nous devons surtout produire afin de satisfaire les
besoins de la région.
Bâtir des politiques nationales et régionales fortes pour mieux négocier à l’Omc
Il faut produire, le riz, le maïs, le niébé pour la zone et d’autres produits afin de faciliter
le commerce entre nous, d’abord, et continuer à nous ouvrir vers le marché extérieur. La
question aujourd’hui c’est de savoir pendant combien de temps encore le marché
européen nous sera ouvert et jusqu’à quand nous continuerons à y être compétitifs ? La
conception d’une politique se fait sur une base nationale et régionale ainsi qu’une analyse
de la situation internationale. Nous produisons pour satisfaire les besoins d’un marché,
c’est donc en fonction de ce marché que nous devons définir notre politique agricole.
L’Europe nous a ouvert son marché sachant que l’Afrique pourra difficilement faire le
poids sur leur marché. Les besoins des consommateurs européens a fléchi par rapport
aux produits africains. Et aujourd’hui tout un débat s’est installé sur le beurre de cacao
ou sur d’autres produits. C’est notamment le problème de l’arachide avec l’aplatoxine,
mais aussi de l’huile par rapport aux autres huiles plus légères. Nous continuons à
produire dans les mêmes perspectives pour un autre type de marché. Et si nous voulons
réellement négocier à l’Omc nous devons partir avec des politiques nationales et
régionales qui seront les cadres dans lesquels nous allons fixer nos objectifs pour les
négociations. La conférence des ministres de l’Agriculture en 1991 a proposé à la Banque
Mondiale et au Fmi un type de protection. Une protection suffisante aux frontières
régionales et dans le temps. Nous ne craignons rien de nouveau. Car il existe déjà,
l’Alliance du marché des pays de l’Amérique latine (l’Aléna) et l’Asie du Sud a aussi son
marché (l’Aséane), alors l’Union européenne appartient à l’Europe. Pourquoi alors ne pas
créer un marché régional africain ? Cela nous permettra d’abord d’avoir une protection
suffisante de nos régions et une ouverture vers les autres. C’est cela que moi je mettrai
au contenu du Plan « B » annoncé par le ministre du commerce du Sénégal.
Créer des acteurs agricoles capables de prendre en charge leurs propres
objectifs de développement
Si l’agriculture est une activité économique, les acteurs doivent être des promoteurs
économiques capables de définir leurs objectifs, leurs stratégies pour se mettre en phase
avec l’ambiance du commerce, aussi bien dans le marché national, régional que mondial
Mais aussi prendre des risques. Le plus grand problème aujourd’hui est qu’on est au
milieu du gué et l’on continue d’appliquer la politique administrée où l’Etat définit le type
de production et de commerce. Le pays doit faire des choix économiques raisonnés à son
goût. Mais tant que les acteurs du secteur agricole n’auront pas pris en charge leurs
propres objectifs de développement, il sera difficile pour l’Etat de parachever une
politique répondant aux préoccupations de ces acteurs. La place des secteurs privés est
aussi centrale dans la définition des objectifs. L’important étant que chacun se retrouve
dans les objectifs assignés à notre agriculture laquelle est essentiellement orientée vers
les produits d’exportation. L’économie est plus ou moins basée sur certains produits. Dès
l’instant que l’Etat a besoin de ses recettes, il fera tout pour essayer de promouvoir cette
agriculture même si elle n’est pas rentable sur le marché mondial.
L’Afrique transforme 5 % de sa production, alors que le marché de l’Uemoa
demande 50.milliards de produits vestimentaires
On vend à perte le coton sur le marché mondial. Nous produisons pratiquement dans la
région un million de tonnes de coton fibre et de coton égrené, mais nous sommes en
compétition avec des producteurs dont les produits sont subventionnés soit à la
production, soit à l’exportation. C’est pourquoi dès 2000, la Conférence du ministre de
l’Agriculture a tiré la sonnette d’alarme en proposant que l’on organise un symposium sur
la crise du coton au Burkina. Et nous sommes arrivés à publier après la conférence ce
qu’on a appelé « l’impact des subventions » de l’Amérique, de l’Asie, de l’Europe sur le
coton africain. Nous avons proposé le retour au marché régional. Mais le paradoxe est
que nous transformons 5 % de notre production, alors que le marché de l’Uemoa
demande 50.milliards de produits vestimentaires ou de produits fabriqués à partir de
coton. Si nous captons les potentialités de ce marché, cela suppose toute une nouvelle
vision de politique de coton des bassins de production, une implantation des usines, de
filature, alors nous pourrons régler le problème du coton et de sa mévente.
Il faut des formes ponctuelles de luttes et des moyens efficaces de lutte. Depuis notre
création nous disons que la géométrie variable est une approche d’intégration régionale.
Lorsque deux pays ont une préoccupation agricole ou un problème, ils doivent réfléchir
pour trouver des solutions. La recherche de l’unanimité risque de retarder les effets, alors
que les crises sont soudaines. Il n’y a jamais eu un programme régional de lutte contre la
pauvreté. On parle de document de réduction de la pauvreté dans les pays. Mais la façon
d’aborder cette question doit nous permettre d’engager une réflexion régionale sur la
crise alimentaire. Nous sommes la seule région au monde qui se nourrit des produits des
autres pays alors que nous avons tout le potentiel.
Mettre l’accent sur l’accompagnement comme cela est valable dans une
agriculture administrée
Le nouveau paradigme de l’Afrique, c’est la mise en oeuvre. Nous avons suffisamment
réfléchi sur un certain nombre de questions et nous ouvrons le débat au niveau des
parlementaires, des chercheurs, de la société civile, etc. Ceux qui doivent prendre part à
la mise en oeuvre de la politique agricole doivent aussi prendre part à sa définition. Nous
appelons à ouvrir le débat, il faut instaurer le dialogue. Et dans cette logique nous
saluons les efforts des autorités sénégalaises pour apporter des solutions aux problèmes
sociaux. Certes le fait de prôner le retour à la terre d’un segment de la population n’est
pas nouveau. Il y a eu les Terres Neuves qui ont été expérimentées au Sénégal, mais
aussi la zone de Moulène, celle de Cfa, du Delta, du delta du fleuve. Mais le plus essentiel
c’est l’accompagnement comme cela est valable dans une agriculture administrée. Il est
important d’avoir un encadrement rapproché dans les techniques de productions et dans
les techniques de mise à marché. Produire c’est bien. Mais vendre c’est mieux.
L’agriculture n’est pas statique, mais elle est une acquisition de technologie qui a un
coût. On ne peut pas faire l’agriculture sans innovation. il faut accompagner les acteurs
par un encadrement rapproché par les orientations partagées par tous ceux qui
interviennent. Et notre ambition à nous c’est de mettre sur la table l’ensemble des
informations pertinentes actuelles sur les problématiques de l’agriculture dans son rôle et
ses objectifs et les implications dans les négociations internationales.
Entretien réalisé par Doudou Sarr Niang
Le Soleil Edition 31 août 2006-09-04
http://www.lesoleil.sn/article.php3?id_article=16075

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